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 Les billets du jour d'icarrouseljp

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icarrouseljp




MessageSujet: Le billet du jour : 10 janvier 2014   Mer 15 Mar 2017, 09:12

Le billet du jour : 10 janvier 2014



Escapade en terre bien connue.

Au début, c’est un jour comme un autre, plutôt en fin de semaine, un jeudi ou un vendredi, comme cette fois. Pourtant, ce jour-là, tout commence plus tôt que d’ordinaire.
On n’a pas reconnu les voix quand le radio-réveil s’est mis en marche. On a tout fait plus vite que d’habitude, un œil sur la pendule. On a grignoté sans appétit, ‘pour ne pas partir le ventre vide’. On a attrapé les sacs qui attendaient depuis la veille au soir et on a fermé la maison en y laissant nos habitudes.
Oh ! C’est un départ sans aventure ! Tout est déjà arrangé : les billets de train, les horaires des correspondances et même la liste de ce qu’on va faire. Tout de même, il y a du plaisir et un brin de jubilation à laisser la vie ordinaire continuer son chemin et à en attraper une autre, le temps d’une parenthèse.

Le frisson dans le cou, c’était seulement à cause de la fraîcheur particulière du tout-petit matin. Dans l’obscurité et jusqu’à la gare de Fontenay, on a déchiré la quiétude des maisons endormies avec le fracas de nos bagages à roulettes. Dans le RER, on s’est senti différents. C’était toujours la lumière jaune, les mêmes grincements, presque le même trajet, mais notre tenue de campagne et notre barda semblaient nous avoir élevés, au-dessus des usagers, au rang de voyageurs en simple transit temporaire en ces lieux.

Même quand les villes sommeillent encore, les gares sont déjà bien éveillées. Elles sont comme des entonnoirs où viennent se côtoyer, pour un temps, toutes les trajectoires d’une foule en migration. Chaque trajet est une vie, une histoire, des raisons, une envie. Sans le TGV, notre escapade n’en serait pas une. C’est grâce à lui que la soudaineté du passage peut donner à l’échappée toute sa saveur.

Quand il s’arrache imperceptiblement au quai de la gare de Lyon, ce n’est pas le train qui part, c’est ici qui s’en va. On n’a plus alors qu’à se réfugier dans la fuite du voyage : un cocon bien tranquille lancé à 300 km/h.
Au travers des vitres, c’est toute une ruralité de prés, de bois, de chemins, de talus qui surgit à l’improviste pour aussitôt s’enfuir vers l’horizon et l’oubli. On n’y prête à peine attention. On se love dans son fauteuil, on termine sa nuit, on s’occupe l’esprit de quelques pages d’un livre, on se réjouit les oreilles d’un peu de musique et déjà, c’est l’autre monde qui est là.

Voici Montpellier où il faut chercher très vite, le nez en l’air, sur quelle voie va arriver bientôt la correspondance. Dans le TER, cette fois, ça y est, on fait partie d’une autre transhumance dont on perçoit déjà que le quotidien est différent. Gare de Sète, la douceur de l’air marin se rappelle à notre visage. Le bus jaune n°10 nous emmène déjà ; à peine le temps d’apercevoir les ferrailles rouillées des deux gros ponts à bascules jetés sur le canal. L’étang de Thau s’étale, immense et lumineux sur la gauche et c’est un flot d’autres souvenirs qui inonde nos pensées.

On quitte la nationale et nous voilà de retour dans un autre labyrinthe familier, celui des rues de Balaruc.
Maintenant, au bout de nos pas, se dessinent les blocs roses des Ondines, un regard vers les reflets sur l’étang au bout de l’allée, et la clé tourne dans la serrure. La grande aiguille de la pendule du séjour, tout occupée à franchir 11h30, reste une seconde interloquée de se sentir regardée.

Ça y est, sous sommes dans un autre ‘chez nous’. Nous nous glissons dans une autre vie, toute différente…  jusqu’à dimanche.


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Gy-Maud
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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 15 Mar 2017, 09:36

J'adooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooore !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Bravissimo, du p'tit lait, du vin doux de là bas, du soleil en boîte, du bonheur quoi !!!

_________________
 
puisque ça ne ressemble à rien, ça ressemble à tout (Dan)
vos bonjours du matin sont mes sourires du jour (Maud)
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alamontagne
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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 15 Mar 2017, 11:10

Avec tes mots tu nous donnes envie d'escapades, de soleil, de farniente au bord de la mer.
On suis avec les yeux ce que tu nous contes et en les fermant c'est cette vie d'ailleurs, du moins celle que l'on suppose,
qui défile.
Merci pour ce voyage virtuel que tu nous as fait faire.
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icarrouseljp

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MessageSujet: Le billet du jour : 07 février 2014   Mer 22 Mar 2017, 08:56

Le billet du jour : 07 février 2014



Cousin Hubert.

« Si j’ai poussé la familiarité jusqu’à t’appeler ‘cousin Hubert’, c’est que tu es l’exemple même de cet esprit de famille que j’ai apprécié en arrivant à la CPCU. Si demain, de fait, tu deviens pour moi un cousin éloigné, je te souhaite que ce soit pour mieux te rapprocher de ta vraie famille et y retrouver, sans partage, les saveurs de la vie ». Ça, c’était vers dix heures, mes mots déposés sur ta carte, qui circulait discrètement de bureau en bureau avec des clins d’œil entendus. Des mots jetés comme ça, hier, dans le métro du soir et raturés un peu dans celui de ce matin.
Hubert, c’est mon voisin de bureau. Aujourd’hui, c’était son dernier jour. On en parlait pourtant depuis longtemps, ensemble, de ce pays futur mais j’ai compris, en te voyant arriver, que de venir buter comme ça sur le dernier des quotidiens qui font une vie, c’était dur.
Toute la semaine, je t’ai entendu vider tes placards : des dossiers, des chemises, des classeurs… C’est vrai que tu étais un peu pagaillou, Hubert. En passant devant ta porte, je t’ai vu feuilleter encore tous ces morceaux d’histoires. On est tous pareils, on y a cru un jour, à toutes ces études, ces analyses, tous ces rapports et leurs conclusions que l’actualité rendait cruciales et que le passé nous fait jeter, dérisoires, dans la poubelle des recyclables. Du coup, ce matin, il ne restait plus grand-chose pour t’occuper.
A midi, tu as fait ton pot de départ, en comité réduit ; c’est plus sympa. Du coup ça allait mieux, tu as déballé tes glacières, tu as servi le champagne, t’avais plein de choses à faire. T’as bien assuré, Hubert.
On était tous autour de toi, on parlait de tout en parlant de rien, on remuait les souvenirs et on a fait les blagues d’usage. On t’a offert ton « Cahier d’exercices pour apprendre à prendre son temps » et ta SmartBox, celle du wek-end avec Madame dans des demeures de rêve. Avec Yves, on s’est dit que maintenant, c’était réglé : on savait déjà qu’on aurait aussi droit à la nôtre, le jour de notre départ. Et puis, petit à petit, chacun a dû y aller, parce qu’il avait encore des trucs à faire et toi, tu as rangé tes glacières.
Dans l’après midi, je ne t’ai pas beaucoup vu, au travers des lamelles du store. Tu étais monté dans les étages, pour le dernier tour de piste. Moi je me suis plongé dans mon écran. J’avais pas trop envie de penser à tous ces mots qu’il t’a fallu répéter, à chacune des portes.
Quand tu es revenu, il faisait déjà sombre. Je t’ai entendu taper ton dernier mail à la cantonade, tu parlais un peu tout seul. Un moment tu as dit : « Partir c’est mourir un peu ». C’était un peu sentencieux, mais çà résonnait quand même drôlement dans ton bureau vide. Matière d’épiloguer, je t’ai dit que, comme tu me précédais, je comptais sur toi pour revenir me donner des conseils. C’était pour faire semblant d’être drôle.
Et puis ils t’ont emmené pour une dernière mousse au ‘Barrezien’ : il y avait Stéphane, ton chef du moment, Paul , qui est toujours partant et Philippe qui allait venir après sa réunion. Pas sûr que c’était une bonne idée, ni que tu en avais vraiment envie, de l’amertume de cette dernière mousse. Il y a des fois, c’est mieux de partir vite.
Ce n’est pas qu’on était des intimes, cousin Hubert, mais on avait nos conversations de vieux. On parlait de nos filles respectives, et de leurs galères d’instit’ débutantes. Ça te faisait toujours rire, aussi, quand je te parlais de mon coin de campagne sans électricité. On était aussi toujours d’accord pour dénigrer tout ce qu’on ne comprenait plus dans le monde d’aujourd’hui.

En partant, j’ai fait deux pas dans ton bureau vide et noir et j’ai imaginé le jour prochain, où ce serait mon tour.

Alors, ce soir dans le métro, moi aussi j’ai un peu le blues avec cette vie qui n’arrête jamais de tourner des pages, de finir des chapitres et de refermer des livres sur le mot FIN.

Eh cousin ! on n’a pas le choix! Haut les cœurs, y a du boulot ! Demain c’est un tout nouveau grimoire qu’il te faudra écrire. Alors, bonne plume, Hubert, bonne plume.



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alamontagne
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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 22 Mar 2017, 11:28

Tu décris bien la nostalgie du départ en retraite et si "Cousin Hubert" à la chance de te lire
les souvenirs du passé vont ressurgir et peut être se rappellera-t-il de toi.
Moi je n'ai pas eu de pot (au sens propre comme au figuré) car j'étais déjà en vacance du travail.
Merci pour ce billet qui comme à l'accoutumé est excellent.
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icarrouseljp

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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 22 Mar 2017, 14:46

alamontagne a écrit:
........ si "Cousin Hubert" à la chance de te lire
les souvenirs du passé vont ressurgir et peut être se rappellera-t-il de toi.
......
Un an après il est repassé nous voir et j'ai pu constater qu'il avait bien vécu son passage à la retraite, alors je lui ai envoyé mon billet du jour. Il a été touché et très content de le lire. Depuis, nous allons déjeuner ensemble de temps en temps...

Merci de ton passage, Alain.
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Perle

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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 22 Mar 2017, 19:58

Finalement une belle amitié qui s'est construite.
On a toujours de la peine quand un bon collègue nous quitte...et par tes mots tu as su lui prouver
Merci J-Pierre pour ce partage....
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DAN
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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Jeu 23 Mar 2017, 08:17

Bonjour Jean-Pierre
Je ne suis pas un bon lecteur sur un Ordi, j'ai horreur de lire mais aussi d'écrire sur une page verticale à l'aide d'un clavier à l'horizontal, je préfère de loin la plume, seulement voilà, c'est mes doigts qui refusent de plus en plus de la tenir.
J'aime beaucoup tes billets du jour. Cependant, ce dernier me fait penser à un jour, déjà très lointain, où j'étais à la place de ton cousin Hubert à plier mes gaules et à me demander ce que j'allais pouvoir faire, à ne plus courir sur les routes comme j'aimais, à faire de multiples rencontres, à toujours prévoir le lendemain.
Finalement ça se passe pas si mal que cela, en dehors de ma propre mécanique qui commence qui commence à faire des siennes et qui réclame souvent un contrôle technique. Pas grave, la retraite va bien arriver un jour, inutile d'y penser il faut encore bosser, et partager... Wink Laughing
Merci Jean-Pierre...
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MessageSujet: Le billet du jour : 19 mai 2014   Mer 29 Mar 2017, 09:00

Le billet du jour : 19 mai 2014



De ‘Delambre’ à la ‘Renverse’ ou les méandres de la mémoire.

Lors de mes trajets de retour en bicyclette (cf. le billet du 08/10/2013) il y a bien longtemps que j’ai trouvé plus opportun pour ma survie de ne pas suivre le boulevard Montparnasse jusqu’à la rue du Départ. J’évite ainsi de me retrouver, sans phare ni balise, dans le maelstrom motorisé qui affole tous les soirs la place du Dix-Huit Juin 1940.
Je préfère m’échapper avant, par la gauche, à ce carrefour du boulevard encadré par les deux établissements illustres que furent Le Dôme et La Coupole. J’emprunte alors une petite rue commerçante qui me ramène vers la rue du Départ par les eaux plus tranquilles du boulevard Edgard-Quinet.
Pendant des années, j’ai appelé cette rue « la rue du soleil dans l’œil ». C’est qu’à l’heure habituelle où je la parcours, elle est comme un canon qui pointe vers l’astre solaire et plus rien ne fait obstacle au flot de lumière qui se déverse dans son enfilade. Il me faut alors, humblement, baisser la tête et la visière du casque pour soustraire mes yeux à l’insoutenable regard.

Ce soir, pourtant, mes yeux se sont levés plus haut et j’ai découvert qu’il s’agissait de la rue Delambre.
Delambre, vous avez dit Delambre ?
Mais oui!  Delambre et Méchain bien sûr, l’association a jailli d’un coup au fond de ma mémoire. Mais si, souvenez-vous, la dix millionième partie d’un quart de méridien terrestre, le mètre étalon !

Avec cette évocation le fil passe d’abord par une image d’enfance, celle d’un gros livre à couverture blanche que je parcourais à la dérobée me régalant de ses mots crus à saveur d’interdit : La guerre des boutons de Louis Pergaud. Certaines pages se distinguaient dans l’épaisseur par leur bord dentelé ; résultat d’une intervention au coupe papier que le premier lecteur avait dû faire pour les séparer de leur voisine siamoise. Presque 50 ans plus tard et sans avoir relu ce livre, je mettrais ma main au feu que, quelque part dans le récit pittoresque, les deux savants en redingote font partie des interrogations que l’instituteur de Longeverne jette sous les pieds des amis de Lebrac sur la route du certificat d’études. Tiens, il faudra que je le relise, un jour.

Mon voyage mnésique avale les années et ce sont d’autres noms, d’autres mots qui surgissent : Cassini, cartographie, triangulation, géodésie, alidade à pinnule (1)…

Me voilà replongé dans mes années « topo ». J’ai 20 ans. On me formate à la rigueur et à la précision, on me bourre la tête de démonstrations et de raisonnements, on m’assassine de mathématiques et de formules…. Les formules : de quoi faire virer le souvenir en cauchemar.  Les seules formules qui n’aient pas été mes ennemies étaient celles qui définissaient des courbes à dessiner. Je leur attribuais un pouvoir magique qui permettait, par le calcul, de maîtriser l’élan vers l’asymptote, l’inflexion de la tendance ou le ratatinement de la courbure.
Des formules, j’en avais tout un répertoire à petit carreaux et à couverture vert pâle. Je les avais classées par ordre alphabétique pour essayer de les dompter : E pour les exponentielles, I pour les imaginaires, L pour les logarithmiques, S pour les suites et les séries, T pour les trigonométries planes, sphériques, hyperboliques… euh non, les cosinus hyperboliques étaient rangés à la lettre H, à moins que …bref je ne sais  plus.

D’ailleurs, d’une manière générale je ne sais plus rien du tout. Tout s’est évaporé.

En quarante ans ma mémoire a fait son tri, elle s’est débarrassée de l’inutile. Les tiroirs sont vides.  Ne subsiste plus sur leurs façades que quelques étiquettes jaunies : clothoïde, méthode des moindres carrés, tenseur du second ordre, orthodromie... Des mots qu’on répète comme des cantiques ancestraux et dont on a perdu le sens. S’ils en n’ont jamais eu un !

Les mots, toujours les mots. Et sur quoi se cristalliseraient nos souvenirs si le langage n’existait pas ?

J’aurais pu ne garder de cette époque que les souvenirs tristes des hautes façades noires des Arts & Métiers emprisonnant une cour luisante de pluie au 2 de la rue Comté. Mais, comme à chaque fois qu’il passe par là, mon voyage intérieur rebondit immanquablement sur deux noms «Pierrot» et «Pollux». Ces deux-là ont passé l’épreuve du temps, ils ont toujours leur place dans mes contacts Outlook.
Derrière leurs surnoms, ils étaient comme les autres, mes compagnons de galère. Sauf que ces deux-là, fondus de voile, avaient réussi à refiler le virus des Glénans à toute la promo.

Grace à eux, les croisières où ils m’ont entraîné se sont ancrées dans les souvenirs de mes années «topo ». Elles y ont fixées d’autres éclats bien plus brillants, sur d’autres mots: le passage de la Teignouse par devant Quiberon, le phare du Grand Jardin au sortir de Saint Malo. Des repères qui jalonnent un florilège de drisses, de galhaubans, d’amures, de nœuds de chaise, de mise à la cape, de règle de Cras, de prise de coffre à la voile, de manœuvre de l’homme à la mer…et je vous en épargne ! Autant de psaumes sortis du « Cours des Glénans » qui trônait sur la table à cartes comme la Bible sur l’autel.

Tous les voyages ont une fin, ceux de la mémoire aussi.

Au bout des méandres de cette époque, que je parcours régulièrement, j’aime finir par «Le clapot sur le Raz Blanchard au moment de la renverse». C’est une autre formule magique.
Il me suffit de la répéter et je suis à nouveau dans notre petite coque, en panne de vent et de moteur, au large d’Aurigny. C’est bientôt le soir. Tout l’équipage fixe au loin la jetée du port, point final de l’étape du jour et tous aspirent à son havre.
Elle se rapproche ou elle s’éloigne? Et chacun s’abîme les yeux sur un liseré de pierres grises posé sur l’horizon.
Hélas ! C’est l’heure de la renverse. Après s’être vidée, toute la baie du Mont Saint-Michel va se remplir. C’est fini, sur le haut fond qui rampe vers nous depuis la pointe du Cotentin le courant s’accélère et nous rejette au large pour une grande nuit de quarts, à faire le bouchon sur le clapot en comptant les éclats des phares sur la côte et en buvant des cafés bien chauds.

Tant de choses sur trois mots : clapot, Raz-Blanchard, renverse. Je vous l’avais dit : c’est magique.

Peut-on faire confiance à sa mémoire ?
Pour reconstruire une vie qui nous convient, certainement. Çà, j’en suis convaincu.




(1) Ancêtre lointain du théodolite

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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 29 Mar 2017, 09:50

Que de mots dont je ne connais pas vraiment le sens, alors que les noms en ont eux.
Ces noms de rues que je connais pour y passer très souvent et ces noms de sites de ma chère Bretagne
qui me rappellent tant de souvenir; tiens on y revient à la mémoire.

Encore un super billet que tu nous offres là : MERCI
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DAN
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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 29 Mar 2017, 10:32

La mémoire, quelle drôle de chose, il y a celle instantanée, qui ne permet pas de savoir pourquoi on a quitté la cuisine pour aller dans le garage, pourquoi faire ? Il suffit de retourner dans la cuisine et  "mais c'est bien sûr".
Et puis, il y a la mémoire qui a suivi celle du temps qui passe, et plus on avance, plus on se souvient d’événements de notre prime enfance et que l'on croyait perdus.
Pour reprendre les images de Jean-Pierre sur les Glénans, on déroule le génois, on se retourne, on observe ce sillon qui laisse une trace de notre passage, pour ensuite disparaître de notre vue, mais a-t-il vraiment disparu ?  
Merci Jean-Pierre pour ce mot du jour...
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MessageSujet: Le billet du jour : 07 juillet 2014   Mer 05 Avr 2017, 09:31

Ce billet est particulièrement long et je sais que la lecture sur écran est parfois un peu pénible. Donc il fera l'objet d'une diffusion en 2 épisodes!
Une manière aussi de faire durer le suspens....d'autant plus qu'il s'agit d'un conte; très inhabituel pour moi.
En fait, le terme de conte ne vient que par le choix un peu particulier que j'ai fait du narrateur car, encore une fois, étant dépourvu d'imagination, il ne s'agit que de raconter des faits qui se sont réellement passés...sous un certain point de vue.

Le billet du jour : 07 juillet 2014 (premier épisode)


La grande frayeur de Petitatou (conte)

Je suis né Tatou, Tatou Em' Boa, pour vous donner mon patronyme complet. Mais mon propriétaire actuel m'appelle Petitatou.

Mon père était un fier et fort Moutouchi. Il avait bataillé ferme pour s'élever à trente mètres au dessus de la mangrove et faire sa place au soleil. De lui, j'ai hérité la belle couleur beige rosée de mon veinage et mon grain serré.
Les gens sont toujours surpris, à me sentir si léger, que je puisse être aussi dur. C'est qu'il ne savent rien du monde des loas. Moi je connais Grand-Bois et Papa Loco, les esprits de la forêt, et je sais la puissance de leur magie.

Ma mère était la main de l'artiste Saramaca qui m'a sculpté. C'est à ses gestes précis que je dois mon dos arrondi, ma longue queue, mon museau pointu, mes petites oreilles rondes et mon regard fûté. Elle, c'est Damballa, l'esprit de la connaissance, qui l'a inspiré. Damballa aime bien l'art Tembé, c'est pour ça qu'elle m'a fait des rangées d'écailles bien régulières et bien géométriques.

J'ai l'air d'une bûche comme ça, immobile, qui ne voit rien, n'entend rien, ne dit rien. Mais à l'intérieur, quand le souffle de Damballa circule dans mes veines, je vois tout, je comprends tout, j'entends tout.
Ah! pour entendre, ça oui, j'entends! J'ai même failli en mourir le jour de ma grande frayeur.
Et même si je ne parle pas, c'est tout de même moi qui raconte cette histoire. Bien sûr, le vieux monsieur chez qui j'habite maintenant vous dira que non. Il croit que c'est lui l'écrivain. C'est parce qu'il ne sait pas.
La nuit, quand il vient s'allonger à côté de moi pour reposer son esprit fatigué, il ne sait pas qu'à travers mes écailles c'est papa Damballa qui lui met dans la tête les mots que le lendemain il griffonne dans son petit cahier à couverture noire.



Petitatou à son poste d'observation


De ma petite enfance en Guyane je n'ai que quelques souvenirs

Sitôt après ma naissance, la main qui m'avait fait naître me mit dans un sac avec cinq autres de mes frères. Quand le sac s'ouvrit, ce fût une autre main qui nous saisit pour nous poser, sur une étagère, alignés côtes à côtes. Je compris ce jour là que mon destin serait de passer de mains en mains.
J'entendais au dessus de moi la pluie crépiter violemment sur la tôle ondulée. Je la voyais s'égoutter en millier de perles transparentes sur le bord de l'auvent auquel nous faisions face. D'autres fois, c'était le soleil qui m'aveuglait en se reflétant sur les flaques qui parsemaient la terre rouge.

Deux de mes frères furent saisis par la main qui nous avait sorti du sac tandis qu'une autre prenait d'une troisième quelques papiers froissés. C'était toujours après que des yeux d'enfants émerveillés nous aient regardé longtemps, longtemps...
Damballa m'apprit par la suite que l'endroit où nous étions s'appelait une boutique. Le troisième qui fût vendu, ce fût moi.

A ma grande surprise, les mains dans lesquelles je tombais étaient celles d'une femme. En plus, elles étaient blanches. Je voyais très bien dessus les petits cratères rouges que les moustiques y avaient laissés après s'être régalés.
Ce fût un souvenir très fugace. Ces mains n'existèrent que pour m'emmailloter délicatement dans un papier mystérieux où les bulles d'air restaient bien rangées les unes à côté des autres. Je me sentis ensuite déposé dans un petit carton douillet, juste à ma taille, puis ce fût le noir: les mains blanches avaient refermé le paquet.
Je ne comprenais plus rien aux bruits que j'entendais. J'interrogeais Damballa mais je ne sentais plus son souffle. Ce fût papa Loco qui me répondit avec son méchant ton bourru : « Fais la bûche et attends que ça passe! ». Je m'endormis.
Je m’éveillais en frissonnant. On m’avait sorti de ma boîte. Un vieux monsieur me tenait entre ses mains et me retournait dans tous les sens en m’appelant Petitatou d’un air attendri.
La pièce où je me trouvais était remplie de choses bizarres que je n’avais encore jamais vues. Les petits arbres que j’apercevais dehors portaient aussi des feuilles que je ne connaissais pas. Ce qui m’intriguait le plus c’est que je voyais leurs branches se balancer sous le vent et que je ne sentais aucun souffle sur mes écailles. Comme si une force mystérieuse et invisible séparait le dehors du dedans.

En écoutant les conversations, je compris à la fin que les mains blanches qui m’avaient mis dans le carton étaient celles de la nièce du vieux monsieur. Lui aussi a les mains blanches, de même que la dame plus jeune qui vit ici et qui semble aussi bien disposée à mon égard. Finalement, tout le monde ici a les mains blanches, même le jeune homme que je vois moins souvent et qui les agite dans tous les sens autour de lui quand il parle.

Moi qui aime la tranquillité, j’étais un peu contrarié par mon nouveau logis. A certains moments, tout le monde s’y agitait en remplissant mes petites oreilles de bruits inquiétants. Ce qui me préoccupait beaucoup c’est que j’avais perdu tout contact avec Damballa. Il semblait qu’il ne connaissait pas ce pays étrange. Dans les moments de calme, j’avais beau me tenir à l’affût, plus jamais je ne sentais son souffle m’envahir pour m’expliquer ce qui se passait. J’en aurais pourtant eu bien besoin.

Deux choses en particulier me faisaient frémir.
L’une était la machine à laquelle s’intéressait surtout le jeune homme quand il venait. Elle faisait d’abord clignoter ses deux yeux bleus alternativement puis, dans une pétarade d’enfer, elle laissait s’écouler sous elle un jus noir dont l’odeur me laissait perplexe : il me semblait la reconnaître d’un passé lointain qui ne voulait jamais se dévoiler à ma mémoire.
L’autre était la grande lame d’acier brillante qui reposait sur une planche à quelques centimètres seulement de mon museau. Un de ses bords était hérissé de petites dents acérées envers lesquelles mon père n’avait cessé de me mettre en garde. Quand ils étaient tous assis en rond autour de la table, je voyais régulièrement le vieux monsieur venir s’en saisir pour débiter en morceaux ce que j’avais d’abord pris pour une branche mais qui n’était pas du bois. Comme on m’avait tourné, je ne pouvais pas voir ce qu’il advenait des morceaux qu’il emportait, mais jamais je n’en vis revenir aucun. A chaque fois j’étais terrorisé, pensant c’était mon tour de disparaître, débité en tranches.
Aujourd’hui j’en rirais presque, tant j’étais dans l’ignorance de la machine à café et du couteau à pain.

Un jour enfin, le vieux monsieur m’emporta et me déposa dans un autre endroit ; celui où je vis maintenant. Tout de suite, ce lieu m’apaisa. D’un coup j’eus la certitude que Damballa le connaissait.

En effet, une fois la porte refermée et le calme revenu, je sentis à nouveau avec soulagement que le souffle de la connaissance circulait en moi. Peu à peu, je compris toutes les choses inconnues que j’avais vécues depuis mon réveil et qui m’avaient tellement inquiété et intrigué. J’appris aussi que je n’étais pas seul.

La première avec laquelle j’ai lié connaissance a été la couleuvre à manioc qui est appuyée dans le coin de mur en face de celui où je suis posé. J’avais déjà vu plusieurs de ses sœurs tressées dans la boutique où j’avais été acheté en Guyane. Elle est née il y a fort, fort longtemps, elle aussi sur les bords du Maroni. Bien que je sois beaucoup plus jeune qu’elle, nous bavardons maintenant comme des amis de longue date.
Me faisant face et perchés sur leur commode en bambou, il y a aussi Coco et Gros-bec : respectivement perroquet et toucan de leur état. De ces deux-là, mon père m’avait raconté l’éclat de leurs couleurs quand leurs vrais cousins venaient s’égailler dans ses ramures.



Coco et Gros-bec


Il y a aussi un grand tableau sombre de bois sculpté, accroché presque à la naissance du toit et qui semble dominer toute la pièce. Celui-là, je ne l’aime pas trop, je le trouve inquiétant. Il représente des scènes de la vie des champs mais je n’y vois que des dos ployés sous le fardeau des cannes à sucre et des reins cassés à piocher la terre. J’évite de trop le regarder car à chaque fois, il me revient en mémoire les histoires effrayantes que racontait ma mère quand elle évoquait la vie de ses ancêtres dans les temps d’avant le marronnage.
J’ai raison de le redouter car un jour le tableau s’est mis à vibrer et à s’agiter comme pour se libérer de ses crochets et j’ai entendu la voix rauque et brutale de Papa Loco qui rabrouait ces pauvres bougres penchés sur l’effort.

Juste derrière moi, j’entends parfois sonner le tambour. De la façon dont le vieux monsieur m’a disposé, je ne peux pas le voir, mais je sais que sur le même chevet que moi il y a un joueur de tambour. Il s’appelle Gwo-Ka et vient d’Haïti. Quelques fois il chante les airs de son île pour accompagner ses battements. Damballa aime bien quand il fait ça, souvent il s’invite pour venir écouter.

Si je vous raconte tout ça, c’est pour vous dire que tout va bien pour moi dans ma nouvelle vie. Mis à part le vent frais du matin qui me hérisse un peu les écailles quand la dame plus jeune ouvre en grand la fenêtre. Pour le reste, je peux continuer à faire la bûche tout à mon aise, entouré de mes amis dans le calme de cette pièce qui reste vide toute la journée.

Tout va pour le mieux ou plutôt tout allait pour le mieux. Jusqu’à ce jour de ma grande frayeur. Celui où j’ai cru partir en fumée, le cerveau en copeau, tout vrillé qu’il était, par cet horrible bruit qui s’engouffrait dans mes petites oreilles. Ah là là, j’en frémis encore.

........à suivre.
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DAN
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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 05 Avr 2017, 10:24

 moi qui n'aime pas lire en vertical tu me laisses sur ma faim avec ton "à suivre" ça soulève mes écailles..Grrrrrrrrrrrrr.....
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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 05 Avr 2017, 11:31

C'est super de faire parler les objets, de nous conter leur histoire et leur présent.
Vivement la suite.
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Perle

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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 05 Avr 2017, 20:57

Comme toujours un grand plaisir à te lire .
Presque déçue que ce soit terminé....vivement la semaine prochaine pour la suite.
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icarrouseljp

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MessageSujet: Le billet du jour : 07 juillet 2014 (2ème et dernier épisode)   Mer 12 Avr 2017, 08:57

Le billet du jour : 07 juillet 2014 (deuxième - et dernier- épiosode)




La grande frayeur de Petitatou (suite et fin du conte)

...

Tout va pour le mieux ou plutôt tout allait pour le mieux. Jusqu’à ce jour de ma grande frayeur. Celui où j’ai cru partir en fumée, le cerveau en copeau, tout vrillé qu’il était, par cet horrible bruit qui s’engouffrait dans mes petites oreilles. Ah là là, j’en frémis encore.

Ça s’est passé le 07 juillet. Je le sais parce qu’après, le vieux monsieur et la dame plus jeune n’arrêtait pas de se le répéter d’un air consterné et en même temps ils disaient que c’était un drôle d’anniversaire.
Je ne saurais plus trop dire si c’était le matin ou l’après-midi. Ce n’est pas toujours facile quand tout est calme et immobile de suivre le temps qui coule. Ce sont mes oreilles qui m’ont alerté en premier. Le mur juste à côté de moi, celui sous la fenêtre, grognait avec un bruit de raclement comme si on lui étrillait l’échine avec un vilain râteau à la dent dure.
Aussitôt après la lumière s’est obscurcie. Il me semblait voir une grande ombre bouger gauchement derrière la fenêtre. Je devinais tout cela du coin de l’œil gauche, incapable que je suis de tourner la tête. Puis ce fût au tour du bois de l’huisserie de se mettre à gémir et à grincer. Je sentis passer au travers de moi toute la douleur de ses fibres qu’on écrasait et qu’on pinçait. Il y eu un grand crrraaaccc et la fenêtre s’ouvrit à toute volée laissant entrer du dehors une grande odeur de pluie fraîche.

En même temps il y eu un grand choc. C'était celui des lourdes chaussures de l’homme qui venait de sauter sur le parquet.

J’aurais voulu pouvoir bondir pour me cacher tellement j’avais peur et je maudissais mes parents de m’avoir fait aussi bûche. J’avais tout de suite compris que tout ça n’était pas normal, jamais la dame plus jeune n’avait ouvert la fenêtre de cette manière!
Je me fis le plus petit possible pour me faire oublier mais l'homme qui me tournait le dos se dirigea tout de suite vers la petite commode en bambous. Etait-il venu pour saisir coco et gros-bec? Non. Sans hésiter il prit le petit coffret à tiroirs qui était posé juste à côté de mes amis. Il se retourna et en renversa le contenu sur le lit.
Jamais auparavant je n'avais pu savoir ce que cette boîte renfermait. Le matin, je voyais souvent la dame plus jeune rester longtemps, pensive, devant les tiroirs qu'elle avait ouverts. Mais elle se tenait à chaque fois entre le coffret et moi m'empêchant de voir ce qu'elle regardait avec tant d'attention. Je savais seulement qu'elle y prenait quelques éclats de lumière qu'elle accrochait ensuite à ses oreilles ou laissait pendre autour de son cou. Damballa m'avait bien enseigné qu'il s'agissait de bijoux mais je n'en savais rien de plus.Maintenant ils étaient là, tous éparpillés sous mes yeux mais ce n'était plus du tout l'heure d'être curieux.

Je n'ai aucun souvenir du visage que pouvait avoir l'homme. Je crois que je ne l'ai même pas regardé. J'étais terrorisé par ses mains. Je ne voyais qu'elles qui courraient, avides, sur la couverture. attrapant certaines pièces, les jetant dans un sac qu'il avait posé sur le lit, en éparpillant d'autres, les soupesant, les retournant. Je les voyais se rapprocher de moi de plus en plus, c'est sûr elles allaient aussi m'attraper, me faire tourner sens dessus dessous et me fourrer dans ce maudit sac avec les éclats de lumière.
S'en serait fini de moi, de mon petit coin tranquille où il semblait que le temps n'existait plus. Fini les mélopées de Gwo-Ka, les souvenirs de la couleuvre. J'allais encore changer de mains et me retrouver perdu dans des mondes où Damballa ne venait jamais

Il n'en fût rien. Les mains, d'un coup, refermèrent le sac sans me prendre, l'homme se redressa, se dirigea vers la porte et sortit de la pièce. Je n'eus pas le temps de revenir de mon étonnement. A peine quelques secondes après, il y eut ce cri horrible, si long, si déchirant, si abominable qu'il a failli me tuer.
Mon père m'avait pourtant raconté tous les bruits qui peuplaient la mangrove, les plus inquiétants, les plus sauvages. Aucun n'était aussi terrible et douloureux que celui là. Uiuiuiuiuiuiuiuiuiuiuiuiui!!!. Et jamais cet oiseau là ne s'arrêtait pour reprendre son souffle.
Tout accaparé par la douleur de mes tympans, je vis à peine passer l'ombre d'une galopade. Les chaussures de l'homme foulèrent le lit sans ménagement, passèrent à quelques centimètres de mon museau, d'une enjambée elles prirent appuis sur le radiateur et l'ombre toute entière disparut dans le vide béant de la fenêtre ouverte.

Uiuiuiuiuiuiuiuiuiuiuiuiuiuiui!!!!! L'oiseau infernal continuait de hurler. Plus rien n'existait autour de moi, rien d'autre que ce cri strident qui me perçait les oreilles et me vrillait le cerveau.
Me percer les oreilles? Me vriller le cerveau? Oui c'était ça! Cette idée folle s'empara de moi et m'emprisonna l'esprit. Ça y est , je sentais la pointe tranchante du foret s'attaquer à ma tête dure, elle se donnait du mal pour faire son trou, elle s'échauffait, le frottement allait bientôt rendre le métal brûlant, déjà une petite fumée bleue à l'odeur âcre s'enroulait autour de la mèche. C'est ça j'allais m'enflammer de l'intérieur, me consumer et périr par le feu. Le feu, le feu, le pire fléau de la lignée des Em'Boa !

Dans un dernier sursaut, j'implorais Damballa, je suppliais Papa Loco!
« Arrêtes de te monter la tête, fais la bûche et attends que ça passe! »
La voix rocailleuse avait à peine fini sa phrase que, par magie, l'oiseau de malheur s'arrêta net.

Combien de temps je restais comme ça tout hébété ? Sans voir, ni entendre, ni penser ? Je n'en sais rien. Ce fût le vieux monsieur qui me tira de ma torpeur quand il apparût dans l'encadrement de la porte qui était restée ouverte. Il avait dû se passer beaucoup de temps car maintenant le jour était moins clair et l'odeur de la pluie fraîche imprégnait toute la pièce.

Je le voyais regarder alternativement le lit, la fenêtre, la fenêtre, le lit, d'un air incrédule. Il s'approcha de la fenêtre qu'il examina dans le détail. Il en fit manœuvrer les battants plusieurs fois, il se pencha dehors se tordant le cou pour voir je ne sais quoi puis, il se décida à la refermer lentement. Il me sembla d'un coup plus vieux qu'avant avec une sorte de fatigue consternée dans les yeux pendant que son front se plissait d'une colère qui ne voulait pas sortir.

Un peu plus tard, ce fût au tour de la dame plus jeune de venir. Elle s’agenouilla doucement sur le lit et commença à changer de place tous les petits éclats de lumières qui y étaient éparpillés. Moi je ne comprenais rien aux déplacements qu’elle faisait faire à chaque pièce mais elle faisait ça avec beaucoup d’application. Il devait s’agir d’un rite particulier pour invoquer les esprits du passé car à chaque soupir qu’elle laissait échapper, je voyais des morceaux de souvenirs s’en aller de ses yeux tristes. A la fin de cette cérémonie elle ramassa tous les petits éclats qui se trouvaient regroupés ensemble, à certains emplacements de la couverture, pour les remettre dans les tiroirs du coffret, Puis elle replaça le tout sur la commode, à sa place initiale.
Peu à peu les choses reprenaient leur ordre mais je sentais qu’en écho à l’horrible cri une espèce de pesanteur s’était abattue sur tout mon petit coin tranquille.

Le lendemain matin continua d’être inhabituel. Peu de temps après être parti, le vieux monsieur revint accompagné de deux hommes à casquette bleue que je n’avais jamais vus. A leur tour ils examinèrent la fenêtre dans tous les sens et se penchèrent au dehors pour regarder le jardin. Je vis écrire l’un des deux sur un petit carnet, puis ils s’en allèrent.
La journée se déroula ensuite comme les autres mais je restais inquiet tout le temps : j’avais peur que l’oiseau si terrible ne se remette à crier. Damballa aussi devait avoir eu peur car même quand Grow-ka essaya de l’appeler par son chant pour venir nous rassurer, il ne vint pas.

J'avais raison d'être sur le qui vive . Le soir tout a failli recommencer.

D'abord, le vieux monsieur était entrée dans la chambre avec une drôle d'échelle à quatre jambes qui se tenait dressée toute seule. Ensuite, et je trouvais cela très imprudent pour son âge, il était monté faire des acrobaties sur la dernière des marches pour visser le plus haut possible sur le mur, une espèce de tout petit totem. Ça  ressemblait à une drôle de petite tête oblongue avec un seul œil surmonté d'un front disproportionné et tout bombé qui regardait vers la fenêtre.
Je sentis d'un coup toutes mes écailles se hérisser quand, au milieu de la manœuvre, j'entendis de nouveau l'oiseau affreux se remettre à hurler : uiuiuiuiuiuiuiui…

Le vieux monsieur aussi avait dû être surpris car je le voyais gesticuler pour retrouver son équilibre. Il porta la main à sa poche et en sortie un petit objet noir de la forme d'un galet qu'il agita au bout de son bras. Aussitôt l'oiseau s'arrêta, muselé.
Jamais je n'aurais penser que le vieux monsieur et Papa Loco partageait les mêmes pouvoirs. J'en étais tellement surpris que j'en avais oublié d'avoir peur.
Pourtant, le vieux monsieur, lui, n'avait pas l'air d'être fier de savoir faire taire l'oiseau de malheur. Au contraire, il avait toujours sur le front la même colère contre lui que la veille et je l'entendais se marmonner des mots dont je ne comprenais pas le sens. Quelque chose comme « Dix minutes, ça t'a pris dix minutes ! » et encore  « Espèce d'andouille ! ». Et un peu plus tard pendant qu'il repliait les jambes de sa drôle d'échelle « Quinze ans que tu devais le faire ! ».

Tout ça fait maintenant partie du passé. Pour autant que je puisse en juger, car depuis, tout est redevenu calme et tranquille et je ne sais plus trop comment le temps s'écoule.

Moi qui suis curieux, j'ai demandé à Damballa qui était le petit totem et pourquoi quelques fois il faisait cligner son œil rouge. Mais il ne m'a pas répondu. D'ailleurs il vient moins souvent maintenant.

Pourtant j'ai eu une réponse, c'est Papa Loco qui me l'a donné, toujours avec son ton si aimable : « T'inquiètes, c'est ton grand frère qui t'regarde, ah, ah, ah ! » et il rigolait comme s'il avait dit une bonne blague.
Et puis menaçant : «  Et ne t'avises surtout pas de bouger sinon…  l'oiseau va te crier dans les oreilles ! Ah, ah, ah !»

Alors maintenant, je vois, j'entends, mais je ne bouge plus. Plus du tout. Je fais la bûche.

Ça tombe bien. Moi, faire la bûche, j'adore ça !

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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Mer 12 Avr 2017, 22:24

pour ce joli conte  J-Pierre.
Encore un billet du jour qui m'a fait passer un agréable moment...
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alamontagne
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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Jeu 13 Avr 2017, 07:21

Pas mal comme idée pour raconter une histoire de vol de bijoux.
J'ai passé un bon moment à te lire: merci.
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icarrouseljp

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MessageSujet: Le billet du jour : 17 juillet 2014   Mer 19 Avr 2017, 12:00

Le billet du jour : 17 juillet 2014



Marcel.

Avec un prénom pareil, jamais tu n'aurais entraîné des milliers de jeunes de ma génération si tu ne t'étais pas appelé Dadi. Marcel Dadi : l'alchimie de ces deux mots a fait rêver tous les guitaristes en herbe des années 70. J'étais du nombre et, je l'avoue, moi aussi, je suis tombé sous le charme du mirage.
Avec ta 'Méthode à Dadi', tu avais dépoussiéré l'apprentissage de la musique et renversé la dictature austère du solfège. Grâce à tes tablatures, tout était simple. Il suffisait de lire les chiffres et de compter les cases sur le manche pour devenir, comme toi, un roi du picking. Ce n'était évidemment qu'une illusion. Nous n'avions pas ton talent et encore moins ta persévérance.

J'ai tout de suite aimé ta musique.
Moi qui avais vénéré le blues jusqu'à me lasser de sa désespérance hypnotique, tu t'en inspirais légèrement pour développer des mélodies toujours fraîches et joyeuses comme des matins de Noël. Tu emmenais mon oreille sur des routes harmoniques familières en l'enchantant de panoramas brillamment ciselés : jamais perdue, toujours émerveillée.
J'allais te voir une fois à l'Olympia. C'était en 1974, 75 ou 76 peut-être ? Je ne sais plus. Ton vinyl « Light's up Nashville » tournait en boucle sur ma platine et c'était toute la Country de l'Amérique rurale qui agitait ses danses en quadrille, dopée au banjo et au glissando de la 'pedal steel guitar'.

Toi, le méditerranéen, tu avais digéré tout l'Ouest américain, tout assimilé. Tu t'étais nourri au suc de Chet Atkins, ton père spirituel, pour en distiller une musique qui était la leur mais qui restait la tienne.
Richesse du métissage. Que ce soit sous la pluie serrée de tes doubles croches cristallines ou sous les secousses de tes syncopes, ton jeu restait toujours impeccablement propre et régulier. Tu gardais ce qu'il fallait d'élégance sobre pour faire croire que tout ça n'était que plaisanteries faciles alors que tu côtoyais la perfection. J'étais particulièrement jaloux de tes triolets, paresseusement étalés sur deux temps, si réguliers, que c'était comme une rémission au milieu des battements fous du binaire.
Et derrière tout ça, imperturbable, ton pouce qui martelait ses 'basses bouchées' comme un métronome. Ah ! Les 'basses bouchées', le pouls du picking ! Comment doser juste ce qu'il faut de pression pour que le plat du poignet amortisse la vibration de la corde tandis que les doigts continuent leur tricotage frénétique ? Voilà un mystère que je n'éclaircirai jamais !

17 juillet 1996 : un flash info annonça le crash du vol TWA 800 après son départ de New-York. Qu'allais-tu faire dans cet avion, Marcel ? Passager du destin, foudroyé avec lui dans ton ascension.

A cette époque, j'étais passé à d'autres choses et ma guitare dormait depuis déjà longtemps, oubliée  dans un placard. N'empêche.
Dans mon puzzle affectif, ce fût comme si on venait de retirer une petite pièce, quelque part. Un futur encore possible qui s'était évanoui dans le passé révolu et dont le contour de l'image ouvrait maintenant sur un fond noir, sans reflets. Il ne nous régalera plus avec ses arpèges...

Bien des années plus tard, quand Internet, le magique, a mis au bout de mes doigts tous les disques du monde, c'est tout naturellement qu'ils ont tapé ton nom dans la rubrique 'Recherche'. Tes musiques étaient toujours là, embusquées sur les serveurs. Tu vivais toujours dans la mémoire de tes fans.
J'ai replongé avec délices dans ces échos du passé mais j'ai aussi découvert d'autres albums que je n'avais jamais écoutés. Des mélodies plus intimes, pour lesquelles tu avais troqué l'acoustique acidulée des cordes métalliques pour le son plus moelleux d'une guitare électrique feutrée. Ta patte était intacte. Ton jeu, toujours si clair et si précis déroulait des phrases pleines de mots sucrés à murmurer à l'oreille des enfants.
Alors, comme je suis gourmand, tu as repris ta place dans mes playlists.

Au bout du compte, Marcel, malgré ta vie tronquée, tu nous as laissé beaucoup de bonheur à partager. J'avais juste envie de le dire par ce billet... in memoriam.

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alamontagne
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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Jeu 20 Avr 2017, 06:24

Bel ode à un artiste que je ne connaissais pas mais qu'il me tarde de le faire.
Merci J-P
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michellay

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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    Jeu 20 Avr 2017, 10:15

Super ce billet....merci beaucoup..il a réveillé en moi une multitude de souvenirs...les années de fac ..les 1° voyages...je viens de re écouter son 1° vinyl....et je vais ressortir les autres au fur et à mesure..cela faisait des années qu'ils n'avaient pas tourné!!!...encore
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MessageSujet: Re: Les billets du jour d'icarrouseljp    

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Les billets du jour d'icarrouseljp

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